(...) Fruité. S'il a peu dirigé le compositeur morave, et aucun de ses opéras, Pierre Boulez s'est laissé séduire ces dernières années par sa «sauvagerie», ainsi qu'il le confiait dans ces colonnes en 2003. Dans un Theater an der Wien saturé de célébrités, dont le chef Seiji Ozawa, il s'est imposé samedi soir comme un interprète majeur de sa musique. Aux commandes d'un Mahler Chamber Orchestra souple, lumineux et fruité, il a livré un Janácek ciselé dans ses détails les plus crus, ses rythmes les plus complexes, et à la fois vibrant d'une âme tchèque insoupçonnable derrière la perfection analytique de sa gestique. Rarement les minicellules de violon doublées en pizzicati auront sonné aussi étrangement acide, et la grandeur hollywoodienne de l'ouverture coulé avec tant de fraîcheur. L'impassible Boulez se régale-t-il intérieurement de ce matériau musical venu d'ailleurs, orchestré de façon aussi «rock'n'roll» ? Au milieu de hauts murs de béton gris signés Peduzzi, évoquant plus Alcatraz que le goulag sibérien, Patrice Chéreau anime son opéra du bagne de scènes à l'évidence cinématographique : les prisonniers défilent pour emplir leur bol de soupe, se déshabillent, essaient des bottines... Là où un Grüber, suivant la lettre de Janácek, insistait sur la présence de l'horizon polaire, le caractère dérisoire des destins suspendus et fragmentaire des actions, l'absence d'intrigue ou de personnage principal, Chéreau choisit au contraire le huis clos, la tension, le gros plan. (...)